Écrit par Néo BOINON, Doctorant en écologie appliquée
Leur petite taille les font souvent passer inaperçues, mais pourtant, les fourmis jouent des rôles écologiques importants dans les écosystèmes [1].
Ces dernières années, la presse scientifique ou grand public parle de plus en plus d’espèces de fourmis invasives venues d’autres régions du monde, qui, une fois arrivées dans nos régions perturbent le fonctionnement de nos écosystèmes et fragilisent la biodiversité. Et pour cause, si les fourmis perturbent autant les écosystèmes c’est précisément parce qu’elles y jouent un rôle important.
C’est dans ce contexte que je vais effectuer un thèse sur la gestion des espèces de fourmis invasives. Le but est d’élaborer une stratégie de gestion basée sur les caractéristiques biologiques des fourmis permettant la prévention, la sensibilisation et le contrôle des fourmis invasives sans utiliser de produit chimique pour limiter les risques environnementaux et sanitaires. Je vous propose cette petite série qui sera constituée de 3 articles afin de vous permettre de découvrir ces petites bêtes que sont les fourmis. Ce premier article sera consacré au rôle écologique des fourmis et pourquoi elles sont essentielles à nos jardins.
Les potagers et les jardins, qu’ils soient domestiques ou partagés, sont des écosystèmes [2] complexes, où de nombreuses espèces remplissent des fonctions écologiques, c’est a dire des processus biologiques assurant le fonctionnement de cet écosystème. Les fourmis y sont omniprésentes et l’on aurait tort de vouloir s’en passer !
Tout d’abord, les fourmis occupent une place très particulière dans les chaînes alimentaires de nos jardins [3]. Elles sont d’abord les proies de nombreux animaux comme les araignées, les staphylins, certains oiseaux ou petits reptiles, elles permettent à toute une faune des jardin de se nourrir et de remplir leurs propres fonctions écologiques.
Elle peuvent aussi être de redoutables prédatrices. Par exemple Formica cunicularia est connue pour être une chasseuse agressive disposant d’une bonne vison dont elle se sert pour repérer ses proies. Même les espèces qui ne sont pas ou peu prédatrices, comme Lasius niger qui se nourrit principalement de substances sucrées d’origine végétale (nectar) ou animale (miellat de puceron), sont souvent territoriales et agressives avec les intrus.


De ce fait, elles assurent le « contrôle biologique » d’organismes potentiellement nuisibles pour nos jardins (des insectes phytophages comme des coléoptères ou des chenilles), c’est a dire qu’elles contrôlent les populations et limitent leur impact sur l’écosystème [4]. Imaginons qu’une population d’insectes « ravageurs » prolifère dans un jardin et que leur nombre augmente. Aux yeux des fourmis prédatrices, ces insectes, comme ils sont plus nombreux, deviennent une ressource alimentaire abondante et donc, plus facile à attraper. Les chasseuses vont alors en consommer une quantité plus importante, ce qui limite leur nombre, et donc, les dégâts qu’ils peuvent causer. Pour les espèces qui ne chassent pas ou peu mais sont territoriales, si ces même insectes prolifèrent et deviennent un peu envahissants sur leur territoire et qu’ils consomment ou dégrade leurs ressources alimentaires, elles n’hésiteront pas à les attaquer pour les chasser.
Enfin, ce contrôle biologique peut aussi s’observer lorsque nos insectes ravageurs s’attaquent à des plantes avec lesquelles les fourmis entretiennent une relation privilégiée appelée mutualisme. Le mutualisme est une interaction mutuellement bénéfique entre deux espèces. Par exemple, une plante peut fournir du nectar sucré aux fourmis « en échange » de leur protection [5]. C’est par exemple le cas entre Vicia fabas (un espèce de fève, de la familles des haricots) qui fournit du nectar sucré à notre petite fourmi noire des jardins Lasius niger qui, en échange, la protège dans le but d’obtenir ce précieux nectar. Reprenons notre exemple d’insectes envahissants et imaginons qu’ils s’attaquent aux plantes qui fournissent du nectar aux fourmis, celles-ci n’hésiteront pas une seule seconde à les attaquer pour défendre leur partenaire végétal et le précieux nectar qu’elle leurs fournissent.
En fait, les fourmis entretiennent de nombreuses relations de mutualisme, avec d’autres animaux mais surtout avec des plantes. Leur présence se révèle alors bien plus bénéfique qu’on ne l’imagine dans nos jardins. Par exemple, les fourmis participent à la pollinisation [6]. Même si cela est moins connu que pour les abeilles, le procédé est similaire. Les fourmis visitent les plantes à la recherche de substances sucrées (décidément toujours dans les bons coups). Lors de leur visite, elles se couvrent de pollen qu’elles transportent ensuite de fleur en fleur. Comme les ouvrières fourmis ne volent pas, leur participation est bien plus limitée que celle des abeilles mais elle mérite d’être notée !
Comme on l’a vu, certaines fourmis protègent les plantes qui leur fournissent du nectar. Mais elles peuvent aussi participer à la dissémination et à la dispersion des graines : on parle de mymécochorie [7]. En effet, certaines fourmis de nos jardins transportent les graines de certaines plantes et plus précisément celles possédant un élaiosome, une partie externe riche en protéines, lipides ou glucides. Le mécanisme reste au fond le même que pour la recherche du nectar. Comme les graines présentent un intérêt nutritionnel pour les fourmis, celles-ci les rapportent vers le nid. Une fois la partie nutritive consommée, les fourmis rejettent la graine à proximité du nid. En chemin, il arrive aussi que les ouvrières perdent la cargaison ou l’égarent, mais le résultat est le même pour la plante car, dans tous les cas, les graines sont dispersées [8] et permettent à de nouvelles plantules de se développer à distance de leur plante-mère tandis que les fourmis récupèrent une source de nourriture : c’est donnant-donnant ! Les plantes de la familles des violettes ou de la chélidoine utilisent la myrmécochorie pour disperser leurs graines et plusieurs espèces de fourmis participent à cette dispersion comme les fourmis des genres Myrmica, Lasius ou Formica [9].
Il faut aussi mentionner que certaines fourmis sont parfois de véritables agricultrices et sont indispensables pour la croissance d’une plante. Même si ce phénomène n’a jamais été observé dans nos jardin en France, certaines espèces plantent les graines et s’occupent de leur développement pour qu’une fois arrivée à maturité, la plante leur « offre » son nectar, l’appel du sucre en somme. Nous ne sommes vraiment pas si différents.

Les fourmis sont aussi des espèces dites « ingénieures » c’est à dire qu’elles modifient le fonctionnement de l’écosystème par leur action. En effet, elles ont un rôle direct dans des mécanismes biogéochimiques du sol et, avec lui, les cycles de la matière. Cela n’est pas anodin car ces modifications des caractéristiques du sol améliorent sa qualité et participent grandement à sa fertilité. Quasiment toutes les espèces de fourmis de nos jardins améliorent l’aération du sol via la création et l’entretien de galeries, ce qui permet son oxygénation et assure la prospérité de nombreuses espèces de bactéries essentielles aux cycles de la matière [10].
De plus, qu’il s’agissent d’espèces de chasseuses comme Myrmica rubra ou des espèces d’avantage portées sur la consommation de matière végétale comme chez notre Lasius niger (encore elle !), toutes transportent et stockent de la matière organique comme des graines, des feuilles, des brindilles, des restes d’animaux. Elles établissent des cimetières où elles entreposent leurs congénères décédés pour éviter la propagation de maladies. Ces comportements créent des flux de matières organiques et entraînent une accumulation de celle-ci au niveau des colonies augmentant la quantité de certains composants comme l’azote ou le carbone et limitent le pH du sol, empêchant son acidification.
Enfin, de nombreuses espèces de fourmis jouent un rôle direct dans la chaîne de la décomposition comme... Lasius niger ! Décidément... (Il faut dire que c’est la fourmi la plus présente en Europe, on la trouve aussi bien en ville qu’à la campagne). En plus de déplacer de la matière organique, les fourmis la découpent et participent à la « fragmentation », c’est-à-dire qu’elles réduisent la taille des composés organiques qu’elles manipulent. Une fois en plus petits bouts, d’autres animaux puis des bactéries peuvent prendre le relais et achever la décomposition pour recréer de la matière minérale utilisable par les plantes. Cette action de décomposition influence indirectement la fertilité des sols.

Mais malgré tous les services rendus, certaines fourmis peuvent aussi devenir un véritable problème. En effet, certaines peuvent causer des dégâts à la végétation, par exemple lorsqu’elles élèvent beaucoup de pucerons sur les plantes.
C’est un exemple de mutualisme que nous n’apprécions pas vraiment. Des fourmis comme Lasius niger (oui... on a compris...) élèvent et protègent les pucerons des prédateurs afin de pouvoir récupérer le miellat qu’elles produisent (ni plus ni moins que les excréments des pucerons), riche en glucides. Le problème, c’est que pour produire cette substance, les pucerons sucent la sève des plantes, ce qui peut perturber leur croissance, voire entraîner la mort de celles-ci.
D’autres fourmis peuvent aussi devenir envahissantes et impacter les activités humaines et les écosystèmes. On parle alors de fourmis « invasives ». C’est le cas de certaines espèces exotiques importées accidentellement via les échanges commerciaux comme la fourmi d’Argentine ou la fourmi de feu (qui est récemment arriver en Sicile). Ces espèces qui colonisent les nouveaux environnements dans lesquels elles arrivent, perturbent le fonctionnement des écosystèmes et menacent la biodiversité locale. Mais tout ça, nous en parlerons dans notre prochain article !
[1] Del Toro, I., Ribbons, R. R., & Pelini, S. L. (2012). The little things that run the world revisited : a review of ant-mediated ecosystem services and disservices (FR : Les petites chose qui régissent le monde : une synthèse des services et problèmes des fourmis)
[2] Robert-Boeuf, C., Mestdagh, L., Poulot, M., & Hinnewinkel, C. (2024). Les jardins dans la fabrique des territoires : pratiques et représentations du socio-écosystème jardin.
[3] Wills, B. D., Kim, T. N., Fox, A. F., Gratton, C., & Landis, D. A. (2019). Reducing native ant abundance decreases predation rates in midwestern grasslands. (FR : La réduction de l’abondance des fourmis natives réduit le prédation dans les prairies du Midwest (Michigan, États-Unis))
[4] Wills, B. D., Kim, T. N., Fox, A. F., Gratton, C., & Landis, D. A. (2019). Reducing native ant abundance decreases predation rates in midwestern grasslands. (FR : La réduction de l’abondance des fourmis natives réduit le prédation dans les prairies du Midwest (Michigan, États-Unis))
[5] Novais, S., Matías-Ferrer, N., Ruíz-Guerra, B., Pereira, C. C., Negreiros, D., & Aguirre-Jaimes, A. (2025). Ants and extrafloral nectary-bearing plants : A dataset of interactions and outcomes. (FR : Les fourmis et les plantes fournisseuses de nectar extra-floral : une base de données des interactions et des résultats )
[6] https://www.myrmecofourmis.fr/, Article : Pollinisation des fleurs par les fourmis (2024)
[7] https://www.myrmecofourmis.fr/, Article : Fourmis et plantes (2024)
[8] Warren, R. J., & Giladi, I. (2014). Ant-mediated seed dispersal : a few ant species (Hymenoptera : Formicidae) benefit many plants. (FR : Dispersion des graines par les fourmis : quelques espèces de fourmis)
[9] https://www.myrmecofourmis.fr/, Article : Fourmis et plantes (2024)
[10] https://fourmis.org/, Article : Tout savoir sur les fourmis en France et leur impact sur l’environnement (2025)
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